Le masque du papillon

par Fred Noiret, directeur de la Galerie Espace Eqart, Marciac (32)
Préface du catalogue de l’exposition Histoires Naturelles, Espace Eqart, 2014.

 

Ne pas perdre le souvenir des jours d’enfance. Conserver comme un trésor la morsure des herbes qui fouettent les mollets de ceux qui ne ratent jamais un rendez-vous avec l’aventure. Surtout, ne jamais croire le monde des adultes sans aller d’abord demander leur avis aux escargots, aux oiseaux, aux fleurs….

Qu’Iris Miranda soit artiste ne relève pas du hasard, tant elle a baigné dans le monde de l’art depuis sa naissance. Si elle est devenue graveuse pour ne pas oublier les mondes de son enfance –  les faire revivre  – cela, nous n’en saurons rien. L’artiste est discrète et ne gaspille pas ses mots.

Un peu femme, un peu chenille, elle avance, doucement, mais avec une farouche détermination –  un peu têtue peut-être – vers son « univers de possibles », creuse et grave la matière, se soumettant de bonne grâce aux gestes répétitifs que lui impose son art, autant qu’elle le domine.
Partons à la rencontre de ce drôle d’univers.

L’atelier est perdu dans la campagne et la maison s’appelle « Las Graves » ! Pas fait exprès, mais pouvait-il en être autrement ? Des plaques de bois gravées au murs, des dessins, des animaux séchés sur les étagères et, au milieu de l’atelier, celle qui en est la véritable reine, une ancienne et magnifique presse. Elle est aussi le magistral navire qu’Iris Miranda, en capitaine expérimenté, pilote, habitée par le silence des lieux, curieuse de découvrir sans cesse de nouveaux mondes.

Précision du trait dans les bois gravés qui mettent en scène des êtres en totale promiscuité, bestioles poilues qui semblent un peu perdues sur leur petit carré de papier « fait maison », scènes surréalistes où le dialogue semble bien compliqué et la quête d’identité omniprésente, corps nébuleux aux somptueuses couleurs, tout en transparence… bois gravé, pointe sèche, eau-forte ou monotype, chacune de ces techniques produit ses effets et génère un monde singulier.

La gravure est un art exigeant et difficile qu’Iris Miranda maîtrise à l’évidence parfaitement.

Insatiable pionnière, elle cherche à travers ses expériences à découvrir d’autres formes de travail que celles qui ont forgé son savoir et, guidée par la matière, fait apparaître autant de mondes que son inspiration lui commande, où la faune et la flore cohabitent, se mélangent, se regardent.

Son art est comme un rébus qui ne peut jamais se résoudre tant les règles semblent s’inventer au gré des acteurs qui entrent sur la scène de papier. L’artiste n’apporte jamais de réponses, nous suggérant plutôt de l’accompagner dans ses questionnements qui s’incarnent notamment à
travers les thèmes récurrents du reflet, du double ou du masque.

Iris Miranda joue à cache-cache avec nos sens, apparaissant ici, ne dormant que d’un oeil dans les plis utérins d’une nature figée en compagnie d’une soeur jumelle, là, un chat sur la tête, ailleurs, avec un corps d’oiseau… Comme s’il ne fallait surtout rien révéler, ne jamais se montrer, comme si le risque était trop grand pour cette éternelle enfant de se voir subitement changée en adulte.

Art du paradoxe, l’oeuvre d’Iris Miranda est une fable qui nous raconte des histoires de petites filles qui ne chaussent pas les souliers de leur mère pour jouer à la grande, leur préférant des bottes de sept lieues pour courir la campagne, mais nous conte également la tragédie dérisoire d’une chenille qui ne peut se regarder dans le miroir de la vie qu’affublée d’un masque de papillon.

Fred Noiret, août 2014