Dans la chevelure des êtres

par Thierry Gaudin, rencontré à Puls’Art 2016

Iris Miranda - crinière - pointe sèche - 21x30cm - 2016

Dans la chevelure des êtres / S’animent des bestiaires vivants / Se dévoilent des écrans translucides / Ou apparents / Transparentes membranes sensibles / Là dans ces tissages cellulaires / Qui articulent dans les nerfs / Des portraits inextricables / Câbles et mesures du temps / Les pas des bêtes qui se terrent / Les voix qui se serrent / Les voies des mystères / Car l’espace leur est compté / Quand les contes les narrent / À l’évidence au présent / Et ça remonte dans la nasse / Des espèces là où les genres se mêlent / S’emmêlent et se génèrent / S’inséminent et s’hybrident / Se grisent et se divulguent / Dans et par des histoires sans héros véritables / Inexpliqués dans la crinière des gens / Invisibles dans les toisons épilées / Ici se trament des habitants / Venus des forêts impérissables / Qui hébergent le vivant / Les cellules se souviennent et bousculent le présent / Le présent se sait instable à l’écoute / Des vertèbres des organes et des sens / Que murmurent les âmes / Animales et humaines / Animaines et humales / Esprits des sources et du sang / De la lymphes et des accents / Des ténèbres silencieuses tapies au centre / De chacun chaque une où nos mots / Espèrent des refuges / Où s’élaborent des gravures / Aux encres indéniables / Des becs et des griffes des os et des dents / Qui s’agrippent sur les dermes / Des messages qui se taisent / Oblitérés dans les espaces énoncés / Sur la nappe des évidences / Écrites où tout se tait par éloignement bâti / Surgi des bétons et des bitumes / Quand la chair se fait statistique / Oubliant oublieuse / Des origines et des héritages / Des atavismes et des lignages

La pointe et le burin / L’encre sous la presse / Les gestes consignent / Le destin et la sagesse des existences / Qui persévèrent à se dire / À nous dire

Thierry Gaudin

pour le blog VIVRE L’ART-MAGAZINE

ou le blog de Thierry Gaudin

Le monde singulier d’Iris Miranda

par Marie-Dominique Nivière, conservatrice au Musée des Beaux-Arts d’Agen.
Exposition « Estampes » avec Pierre Cambon en 2015.

 

Née en 1979 à Grasse, d’une famille de paysans et d’artistes, Iris Miranda a connu dans la ferme de ses parents, une enfance en liberté et une curiosité sans borne pour la nature.

Le souvenir des jours d’enfance heureux à la campagne, les vagabondages et rêveries dans la nature, l’émerveillement devant les planches gravées des livres de sciences naturelles qu’elle se plaisait à feuilleter ont construit son langage pictural et son monde.

Et c’est tout naturellement qu’elle s’oriente vers la gravure en s’inscrivant à l’Ecole d’art de La Cambre à Bruxelles, d’où elle sort diplômée en 2004. Elle vit et travaille maintenant près de Port-Sainte-Marie dans le Lot-et-Garonne.

Les gravures d’Iris Miranda fascinent parce qu’elles renvoient à une représentation minutieuse et poétique d’un monde réel, peuplé d’humains et de petits animaux qui captent notre regard. Légères et graves, ses œuvres restent pourtant insaisissables, gardant leur part d’imaginaire, de mystère et d’ombre.

« Il me plaît, dit-elle, que ces images comportent une part énigmatique qui reste entière, inépuisable… »

Dans son univers, personnages et animaux cohabitent au sein d’un monde harmonieux, profondément silencieux, mais semblent pourtant partager une même interrogation. Laquelle ? La nature d’Iris Miranda est un microcosme proche, intime, peuplé d’êtres vivants, calmes, en observation, en réflexion, partis sans doute à la découverte du sens profond et caché de leur existence.

Ce monde fantastique des herbes et des champs, est passé au noir et au blanc par le choix de l’artiste. ll en devient plus mystérieux, moins bavard que lorsqu’il était coloré. Il y gagne ainsi en expressivité sans que l’on comprenne tout à fait ce qu’il murmure, nous laissant simplement ressentir, deviner les secrètes relations entre les êtres vivants.

Parfois il arrive que les personnages (souvent des femmes qui ressemblent à l’artiste), dans des histoires sans paroles, s’expriment, mais de leurs bouches sortent des poissons qui eux-mêmes semblent avoir des choses à se dire…

La feuille de papier est pleine, dense de noirs profonds, habitée de tendresse et d’interrogations silencieuses. Elle est accueillante et ressemble à un refuge : environnement à la fois paisible et vivant de l’herbe où l’on s’est allongé, tiédeur des couvertures et du sommeil qui dessine des arabesques enveloppantes.

Du côté de l’ombre, les bois gravés Aiguillon ou Faune et flore, Au temps en emporte, (réminiscences des écorchés des anciennes planches d’anatomie), se sustentent de la sève de la terre, du miel des abeilles, dans un réseau de veines/racines nourricières qui emmène dans un même élan, de la terre jusqu’aux nuées, celui de l’éternel et fluide recommencement de la vie.

Je ne distingue plus le monde de moi-même,

Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,

Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles

Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale

Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

Emile Verhaeren, La multiple splendeur, 1906

(extrait du poème Ma Maison)

Le masque du papillon

par Fred Noiret, directeur de la Galerie Espace Eqart, Marciac (32)
Préface du catalogue de l’exposition Histoires Naturelles, Espace Eqart, 2014.

 

Ne pas perdre le souvenir des jours d’enfance. Conserver comme un trésor la morsure des herbes qui fouettent les mollets de ceux qui ne ratent jamais un rendez-vous avec l’aventure. Surtout, ne jamais croire le monde des adultes sans aller d’abord demander leur avis aux escargots, aux oiseaux, aux fleurs….

Qu’Iris Miranda soit artiste ne relève pas du hasard, tant elle a baigné dans le monde de l’art depuis sa naissance. Si elle est devenue graveuse pour ne pas oublier les mondes de son enfance –  les faire revivre  – cela, nous n’en saurons rien. L’artiste est discrète et ne gaspille pas ses mots.

Un peu femme, un peu chenille, elle avance, doucement, mais avec une farouche détermination –  un peu têtue peut-être – vers son « univers de possibles », creuse et grave la matière, se soumettant de bonne grâce aux gestes répétitifs que lui impose son art, autant qu’elle le domine.
Partons à la rencontre de ce drôle d’univers.

L’atelier est perdu dans la campagne et la maison s’appelle « Las Graves » ! Pas fait exprès, mais pouvait-il en être autrement ? Des plaques de bois gravées au murs, des dessins, des animaux séchés sur les étagères et, au milieu de l’atelier, celle qui en est la véritable reine, une ancienne et magnifique presse. Elle est aussi le magistral navire qu’Iris Miranda, en capitaine expérimenté, pilote, habitée par le silence des lieux, curieuse de découvrir sans cesse de nouveaux mondes.

Précision du trait dans les bois gravés qui mettent en scène des êtres en totale promiscuité, bestioles poilues qui semblent un peu perdues sur leur petit carré de papier « fait maison », scènes surréalistes où le dialogue semble bien compliqué et la quête d’identité omniprésente, corps nébuleux aux somptueuses couleurs, tout en transparence… bois gravé, pointe sèche, eau-forte ou monotype, chacune de ces techniques produit ses effets et génère un monde singulier.

La gravure est un art exigeant et difficile qu’Iris Miranda maîtrise à l’évidence parfaitement.

Insatiable pionnière, elle cherche à travers ses expériences à découvrir d’autres formes de travail que celles qui ont forgé son savoir et, guidée par la matière, fait apparaître autant de mondes que son inspiration lui commande, où la faune et la flore cohabitent, se mélangent, se regardent.

Son art est comme un rébus qui ne peut jamais se résoudre tant les règles semblent s’inventer au gré des acteurs qui entrent sur la scène de papier. L’artiste n’apporte jamais de réponses, nous suggérant plutôt de l’accompagner dans ses questionnements qui s’incarnent notamment à
travers les thèmes récurrents du reflet, du double ou du masque.

Iris Miranda joue à cache-cache avec nos sens, apparaissant ici, ne dormant que d’un oeil dans les plis utérins d’une nature figée en compagnie d’une soeur jumelle, là, un chat sur la tête, ailleurs, avec un corps d’oiseau… Comme s’il ne fallait surtout rien révéler, ne jamais se montrer, comme si le risque était trop grand pour cette éternelle enfant de se voir subitement changée en adulte.

Art du paradoxe, l’oeuvre d’Iris Miranda est une fable qui nous raconte des histoires de petites filles qui ne chaussent pas les souliers de leur mère pour jouer à la grande, leur préférant des bottes de sept lieues pour courir la campagne, mais nous conte également la tragédie dérisoire d’une chenille qui ne peut se regarder dans le miroir de la vie qu’affublée d’un masque de papillon.

Fred Noiret, août 2014